Malades de mal se soigner
Les statistiques le prouvent. Les Français ont une fâcheuse
tendance à dissoudre leurs maux dans l'effervescence des comprimés.
Au risque de se rendre malades d’avoir trop voulu se soigner !
« On oublie trop souvent que certains médicaments peuvent
tuer, ou au moins provoquer des troubles graves. Même ceux que
l’on définit un peu rapidement comme inoffensifs, deviennent
dangereux lorsqu’ils sont consommés en excès ou trop
régulièrement ».
Pour le Dr M., ancien vice-président
régional de Pharmaciens Sans Frontières, si le médicament
est aujourd’hui accusé de provoquer plusieurs milliers de
décès par an, c’est bien à cause de l’usage
qui en est fait. « Nombreux sont ceux qui thésaurisent prudemment
du paracétamol, des anti-inflammatoires ou de l’aspirine… « au
cas où… ». Pourtant, pris abusivement, ces médicaments
banals peuvent provoquer des effets secondaires graves, telles que des
hémorragies digestives, des insuffisances rénales aiguës
ou des hépatites médicamenteuses ! », alerte le pharmacien.
La tendance actuelle est en effet de soigner « tout seul » ses
petits bobos, sans consulter de médecin, en se fiant à quelque
information glanée auprès d’une amie, un voisin ou
d’un membre de la famille. Comme on s’échange une
bonne adresse. « C’est là que le rôle du pharmacien
est prépondérant, affirme le Dr M. En tant que spécialiste
du médicament, il doit freiner toute automédication abusive,
en justifiant ces refus bien sûr et en prenant le temps d’informer.
De nombreux produits font courir bien plus de risques qu’ils n’apportent
de bénéfices…».
De l’automédication à la poly médication
Cette automédication se complique souvent d’une poly médication,
ordonnée par des médecins qui ne sont pas consultés
au préalable. Et pour cause ! «Si ce n’est la perte
de quelques euros non remboursés, rien à ce jour n’empêche
une personne de voir plusieurs médecins parfois dans la même
semaine en sortant de chaque cabinet avec une nouvelle ordonnance »,
souligne le Dr B., gériatre qui accuse les patients de se livrer à un
véritable « nomadisme médical ». Des « soins
itinérants» dont près de la moitié des patients
se garde bien de parler au médecin traitant, qui se retrouve dans
l’incapacité de gérer l’ensemble de la médication. « Les
patients, même s’ils sont généralement fidèles à leur
généraliste, rechignent souvent à lui confier qu’ils
sont allés consulter d’autres médecins spécialistes.
Comme s’ils avaient fait preuve d’une infidélité honteuse.
Résultat : ils peuvent se retrouver avec 3 ordonnances différentes,
dont personne ne peut faire la synthèse, avec le risque bien identifié des
interactions médicamenteuses ».
Si on mesure là les dangers du nomadisme médical, fâcheux
reflet d’une société où tout se consomme à l’excès,
même les médecins, on peut tout de même s’interroger
sur la pertinence de certaines ordonnances à rallonge. Tous les
médicaments prescrits sont-ils indispensables ?
Réévaluer l’intérêt des médicaments
«
Lorsqu’un patient souffre de plusieurs pathologies ou qu’il
est dans une phase aigue de sa maladie, nous pouvons être contraints
de combiner plusieurs classes médicamenteuses. Mais ce que l’on
omet parfois, c’est de réévaluer l’intérêt
d’un médicament à distance de la maladie. On rencontre
ainsi des patients sous traitement depuis plusieurs années alors
que le médicament n’avait été prescrit initialement
que pour quelques semaines», précise le Dr B., Et le médecin
de citer l’exemple du Mopral® , un antiulcéreux. « Nous
rencontrons un certain nombre de patients qui sont traités par
ce médicament depuis des années, alors que la prescription
habituelle est de 6 à 8 semaines ! » Une situation qui reflète
parfois le défaut de communication entre les prescripteurs, Or,
il y a un véritable danger à abuser de médicaments.
Un danger particulièrement tangible chez les personnes âgées
de plus de 65 ans et imputable au vieillissement naturel de l’organisme
et à ses conséquences sur le métabolisme des médicaments. « Une
personne de plus de 70 ans qui prend chaque jour 6 médicaments
différents a 100% de chance d’être victime d’un
effet indésirable majeur dans l’année, affirme le
gériatre. Avec l’âge, la fonction rénale est
fortement diminuée et l’aptitude des reins à éliminer
les déchets, et particulièrement les résidus des
médicaments absorbés, est considérablement réduite.
Sans parler de la déshydratation. Tout concourt pour qu’un
médicament jusque-là bien toléré devienne
toxique ! »
D’où l’augmentation de la fréquence et de la
gravité des effets indésirables avec l’âge.
Ces effets vont de la baisse de tension artérielle avec son corollaire,
la chute, à l’hépatite médicamenteuse en passant
par le syndrome confusionnel.
Tous coupables
Alors, à qui la faute ? Elle est partagée. Par certains
médecins, qui soignent des organes avant de soigner des malades,
ou qui se soumettent à la demande pressante des patients, par
certains pharmaciens qui ont tendance à oublier leur rôle
d’informateur, par certains laboratoires pharmaceutiques peu scrupuleux,
par des citoyens qui, par peur de la maladie, de la mort, se réfugient
dans des médicaments qui peuvent tuer.
Mais aussi à la gratuité, Les Docteurs M. et B. se rejoignent
sur ce dernier point. « On cumule des médicaments chez soi,
comme on fait des réserves de nourriture. Or, un malade ne doit
prendre que les médicaments qui lui sont absolument nécessaires,
mais surtout il doit les prendre, exactement comme le médecin
les lui a prescrits. Et le médecin doit évaluer les risques
et déterminer si les effets bénéfiques possibles
surpassent les effets secondaires prévus. Et réfléchir éventuellement à toutes
les solutions envisageables en dehors des médicaments, comme les
médecines douces ou la relaxation», conclut le Dr B.
Chronique d’une surmédication annoncée
Le Dr B. décrit une situation type : « Un patient se plaint
d’une forte douleur à l’épaule. On lui prescrit
des anti-inflammatoires non stéroïdiens pour atténuer
ses souffrances. Pour prévenir les effets secondaires de ces médicaments
sur l’estomac, on prescrit également un antiulcéreux. À long
terme, celui-ci provoque une perte du goût et une constipation.
Qu’il faut traiter ! Ainsi, pour chaque médicament prescrit,
deux autres médicaments le sont pour prévenir ou traiter
les effets secondaires du premier ! »
La valeur symbolique du médicament chez la personne âgée
Selon le Pr. Z., gériatre et rhumatologue, il se forme des liens
intimes entre la personne âgée et son médicament.
Elle le découvre avec méfiance, avant de se laisser séduire
par les perspectives qu’il lui offre : mieux-être, guérison
et recul de l’échéance fatale. Bientôt elle
ne peut plus s’en passer et il devient très difficile d’interrompre
certains traitements sans provoquer d’angoisse. Sans compter que
le médicament rythme la journée et donne une sorte de statut,
le statut de malade à des personnes que la société a
tendance à oublier.
Un métabolisme d’enfant
«
Le métabolisme d’une personne âgée est semblable à celui
d’un enfant. Il faudrait faire preuve de la même vigilance
lors des prescriptions et revoir les posologies à la baisse»,
alerte le Dr B. . Une vigilance d’autant plus difficile à exercer
que la posologie des médicaments, faute d’expérimentation
auprès de personnes de plus de 70 ans ne tient pas assez souvent
compte de leur spécificité. Ce qui peut avoir des conséquences
tragiques ; ce fut le cas, il n’y a pas bien longtemps, avec des
sulfamides hypoglycémiants qui provoquèrent des décès
chez des patients diabétiques âgés ».
Jusqu’à dix médicaments par ordonnance
!
Selon une étude récente, 50% des ordonnances destinées
aux plus de 65 ans comprennent plus de 4 médicaments, 35% plus
de 5 et 10%… plus de 10 ! Sans compter les cachets et autres produits
issus de l’automédication…. Une consommation de médicaments
qui ne cesse d’augmenter et en tête desquels on retrouve
les médicaments cardio-vasculaires, les antiulcéreux, les
anti-inflammatoires et les psychotropes.
- • Jusqu’à 30 à 40 gélules médicamenteuses.
C’est le « menu quotidien » d’un nombre important
de personnes âgées.
- • Les médicaments sont des substances potentiellement toxiques,
même
si elles sont en vente libre.
- • Outre l'aspect économique entraîné par la surmédication,
les risques d'accidents thérapeutiques (surdose, interaction médicamenteuse,
utilisation de produits périmés, automédication...)
sont considérable.
- • On ne prend plus des médicaments, on consomme du médicament.
Une dérive des comportements très inquiétante qui
pourrait encore aggraver le sinistre bilan de 10 000 décès
annuels liés à des intoxications médicamenteuses.
- • Un cinquième des fractures du col du fémur serait lié à la
prise d’anxiolytiques.
Les espoirs thérapeutiques de demain : prévention
et produits naturels.
Pour M. L., pharmacologue mondialement
connu, la thérapeutique
du futur sera avant tout préventive et naturelle.
Quand on l’interroge sur « les thérapies du futur »,
le Pr. M.L. répond : la prévention ! « Celle ci va
prendre une place prépondérante dans la Santé, si
les budgets le permettent et si cette prévention s’avère égalitaire ».
Car cette prévention active devrait coûter cher, très
cher. « Elle passe par le développement des techniques d’exploration
de l’organisme, telle que l’imagerie médicale, pour
améliorer le dépistage de certaines maladies mais surtout
par l’apport de la pharmacogénétique, qui se fonde
sur la connaissance du profil génétique de chacun d’entre
nous ». En disposant d’une carte d’identité génétique
de leur patient, les médecins pourront en effet ajuster le choix
des médicaments et/ou de leur posologie à chaque individu.
Les médicaments seront ainsi utilisés de façon plus
efficace et avec un moindre risque pour le patient. Il faut en effet
rappeler qu’aujourd’hui 3% des personnes hospitalisées
ont été victimes d’effets secondaires de médicaments
et 10% en subissent les affres à l’hôpital même
! Ces accidents thérapeutiques pourraient être évités
si l’on connaissait les particularités génétiques
qui expliquent que nous ne réagissons pas tous de la même
manière aux médicaments.
Les gènes au cœur des traitements mais aussi outil de lecture
dans notre avenir médical. Chaque jour ils nous apprennent des
choses nouvelles sur notre prédisposition à développer
de l’athérosclérose, du cholestérol, et autres
troubles qui nous exposent à des accidents vasculaires comme l’ischémie
cérébrale « Cette connaissance devrait permettre
de mettre en place des traitements préventifs qu’ils soient
médicamenteux ou nutritifs …. À l’instar des
graisses oméga-3 pour prévenir l’ischémie
cérébrale».
Exit les traitements standard.
Aujourd’hui la même centaine de cibles thérapeutiques
est utilisée pour les milliards d’individus qui peuplent
cette planète. C’est bien peu. D’autant plus que « l’élucidation
récente de l’ensemble de notre génome a ouvert les
portes à une médecine d’une autre dimension qui pourrait
disposer, grâce à la chimie, de plusieurs milliers de molécules
nouvelles. Des médicaments sur mesure, en quelque sorte. Mais
on peut s’attendre à ce que seules les molécules
les plus « rentables », indiquées pour le traitement
de maladies dites de civilisation, seront développées par
l’industrie. Pour des raisons économiques évidentes.
Il appartient à la recherche publique de s’attaquer au traitement
des maladies rares… si on lui en donne les moyens ! », alerte
le pharmacologue.
Cette recherche sophistiquée ne saurait cependant mépriser
tout ce que la Nature peut apporter à l’homme. « La
médecine moderne doit faire acte de modestie en se rappelant que
près de la moitié des médicaments disponibles comme
l’aspirine, le lithium ou les antiépileptiques sont des
produits dont la nature a fait cadeau à l’homme et que la
science n’aurait jamais permis de découvrir… « Il
faut impérativement relancer la recherche sur des produits naturels »,
conclut le Pr. M.L.
www.seniors-sante.com, résidences retraite médicalisées